Non la Nature sauvage n’est pas morte, elle est même bien vivante ! Laissons là s’exprimer !

Jean-François Dumas

J’aime les fourrés et les forêts férales même peu pénétrables. Il est temps de changer de regard sur ces friche et accrus. S’ils témoignent d’une déprise humaine, ils ne sont plus pour autant signe de malheur comme ils le furent par le passé. Mécanisation et productivité de l’agriculture actuelle les rendent peu propices à la culture. Le pâturage ovin sur ces collines n’est plus rentable, s’il l’a jamais été. Le renouveau du vignoble auvergnat ne peut les menacer qu’à la marge car ce sont les parcelles qui sont les moins accessibles, les moins productives et les plus mal exposées qui furent abandonnées, les autres sont encore cultivées…. ou pour certaines, en friche mais dans l’attente d’être vendues pour être loties. Car là est le danger qui menace ces terres en déprise : l’extension pavillonnaire autour des villages avec comme corollaire leur « mise en valeur » récréative pour les urbains et rurbains.

Prenons l’exemple des boisements de chênes pubescents qui sont en train de recoloniser les coteaux et bordures de la plaine de la Limagne. Ils sont naturellement adaptés à la chaleur et à la sécheresse.  Nul besoin d’expérimentation avec des ilots d’avenir pour le constater. Sauf là où perdure une pelouse riche en orchidées diverses sur des sols calcaires trop squelettiques ou des coteaux aux pentes trop abruptes, elle émerge naturellement des fruticées de ronces, aubépines, églantiers, cornouillers sanguins et  pruneliers impénétrables au sein desquelles les glands ont pu germer et les plantules croître en toute quiétude sur d’anciennes vignes, vergers ou pâtures abandonnés.  Evidemment, s’étant développés à la va comme je te pousse, ces chênes au tronc court et bien souvent tortueux n’ont que peu de valeur pour un sylviculteur. Il appelle ‘accrus’ ces boisements qui se reconstituent naturellement à la suite d’une déprise agricole.  S’il s’avisait tout de même de les exploiter – on ne sait jamais avec la transition énergétique ! – ces chênes finiraient en pellets ou en charbon de bois. Le charbon de bois ou le bois de chauffage pour des usages domestiques étaient le destin de leurs ancêtres avant que quelques-uns d’entre eux, survivants  laissés à eux même jouent le rôle de semenciers pour cette chênaie nouvelle.

Non la Nature sauvage n’est pas morte, elle est même bien vivante ! Laissons là s’exprimer !
Selon que l’abandon des parcelles est plus ou moins ancien, on peut en observer tous les stades d’évolution depuis le sol plus ou moins nu des anciennes vignes ou celui herbu des pâtures ; un régal pour un botaniste. Cette forêt s’étend avec une telle vitalité que j’ai vu avec des sentiments mêlés une vigne se boiser sans passer par une friche intermédiaire ! Elle formait une sorte d’enclave au milieu du bois et les glands qui tombaient dans ses inter-raies ont donné des plantules dès qu’elle a cessé d’être cultivée, son propriétaire étant sans doute devenu trop vieux pour faire son vin alors que sa relève n’était pas assurée. (cliquez sur la photo pour l'agrandir )

Dans leurs ardeurs conquérantes, ces forêts effacent  peu à peu presque toutes traces visibles d’occupation humaines : murettes qui séparaient les parcelles écroulées, réduites à des tas de pierres parfois  invisibles sous la végétation qui les recouvre, constructions mangées par cette végétation. Hélas, çà et là  épaves rouillées, gravats et autres rebus à la vie dure font de la résistance.
Bref,  ces accrus sont une belle manifestation du sauvage, plus sauvage bien que férale que celle qui s’exprime encore dans les parcs régionaux  ou nationaux à la française, avec leurs pancartes, leurs chemins et sentiers balisés, leurs dépliants touristiques, explicatifs, leurs troupeaux de moutons ou de randonneurs. Même s’il s’agit là de grands espaces où la Nature n’a que très peu été modifiée et exploitée. Pour y rencontrer vraiment le sauvage, il faut crever tous ces écrans que les aménageurs, les officines touristiques et même les associations naturalistes ont mis entre la Nature et nous. Alors elle nous apparaît en majesté telle qu’elle s’est faite elle-même, redoutable sans pour autant être hostile.  Il n’y a pas cet effort à faire lorsque « la nature reprend ses droits » sur les territoires qui lui ont été, bon gré mal gré, rétrocédés. Le sauvage saute aux yeux !

Ces vignes, ces pâtures laissées à l’abandon sont des sortes de « non-lieu ». Ils sont d’une valeur inestimable. Pourtant ils ne bénéficient d’aucune protection, précisément parce que ce sont des non lieux. Bien qu’il ne soit nul besoin de pancartes, clôtures pour en réguler la fréquentation, ces espaces devraient être sanctuarisés car leur survie est précaire. Ils sont à la merci de n’importe quel aménageur, de n’importe quel exploitant de carrières comme c’est déjà le cas sur le plateau de Châteaugay. Qui pour défendre ces friches et bois trop naturels pour être pittoresques ou accueillants ?
 

Non la Nature sauvage n’est pas morte, elle est même bien vivante ! Laissons là s’exprimer !

Symboles de la déprise agricole, ils sont détestés des agriculteurs, des vignerons et des éleveurs. Toutefois, comme c’est souvent  le cas près des grandes agglomérations, des associations et des élus bien intentionnés cherchent à les « mettre en valeur »,  en y rouvrant des  chemins et sentiers où peuvent se risquer les vététistes, où les urbains et rurbains peuvent faire leur jogging matinal ou leurs promenades digestives du dimanche. C’est la meilleure manière de les détruire en domestiquant la sauvagerie qui s’y manifeste et fait leur vraie valeur ! Et on retrouve dans ces territoires laissés à l’abandon ce qui se passe trop souvent dans les aires dites protégées qui ont été affublées d’une fonction récréative à l’origine d’aménagements plus ou moins discrets, plus ou moins intrusifs selon les cas. Toutes souffrent d’une pression touristique de masse encouragée par des collectivités locales qui en vivent.
La nature sauvage, quelle qu’elle soit première ou férale, préservée ou négligée est menacée de toute part. Il ne faut pas se méfier seulement des aménageurs, il faut aussi se méfier de ceux qui disent en prendre soin. Elle se débrouille bien toute seule et d’autant mieux qu’on lui fiche la paix.
 
A ceux, philosophes, savants ou politiques qui s’en allaient partout répétant que « la nature est morte », ces accrus conquérants apportent un total démenti et sont une immense lueur d’espoir pour ceux qui l’aiment et respectent sa liberté.
 

Non la Nature sauvage n’est pas morte, elle est même bien vivante ! Laissons là s’exprimer !


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